Apr 21, 2012

Donner naissance au 18ème siècle, partie 4: Les soins à la mère, l'allaitement et la mise en nourrice

Voici la quatrième et dernière partie de ma série sur les naissances au XVIIIème siècle. Pour ceux qui ont manqué la partie 1, la partie 2 et la partie 3 de mon petit cours d'histoire, j'ai trouvé un manuel de sages-femmes datant de 1758 le week-end dernier, et j'ai trouvé le contenu si intéressant que j'ai décidé d'en parler. Il a été écrit par une sage-femme française du nom de Angélique Marguerite Le Boursier Du Coudray (1712-1792) afin d'éduquer les sages-femmes à travers la  France, qui souvent n'avaient pas vraiment de formation concrète.


La partie 1 traitait de la grossesse, la deuxième parlait de l'accouchement, et la troisième de l'accueil du bébé. Cette fois-ci je parlerai des soins et conseils donnés à la mère, de l'allaitement et de la mise en nourrice. 


Une fois les soins au bébé terminés, on s'assurait que le placenta était bien sorti, et, s'il était nécessaire, on procédait à une délivrance assistée du placenta, en tirant tout doucement sur le cordon. On passait ensuite une bande large de tissu sous les reins et on l'attachait devant avec des épingles, afin d'aider le bassin, les os du pubis et l'abdomen à se resserrer. On le resserrait ensuite (mais pas trop pour éviter des douleurs vives ou des infections) au bout de quelques jours, puis à chaque jour. Elle parle ensuite des différents linges à lui mettre un peu partout pour la garder chaud et pour l'aider à se remettre, mais ce n'est pas nécessaire de retranscrire l'extrait. 


Voici un autre extrait concernant le régime à observer, des suites de couches et elle parle aussi un peu d'allaitement:
«[...] D'ailleurs, presque toutes les femmes de la campagne nourrissent leurs enfants; cette évacuation de leur lait les garantit des suites fâcheuses des couches, pourvu qu'elles aient été ménagées dans leur accouchement. On doit prendre garde si elles en perdent assez, si elles urinent souvent & sans douleur, si le ventre n'est point tendu, si elles vont aisément à la selle; & si elles étoient quelques jours sans y aller, on leur donneroit un lavement fait d'une décoction d'herbes émollientes, ou seulement avec de l'eau, où l'on joinderoit un peu de beurre, ou de la graisse du pot. 
 Quoique ce livre ne soit destiné que pour les Accoucheuses de Campagne, cependant comme elles peuvent être appelées auprès de quelques Dames d'une complexion délicate, & qui ne sont point accoutumées à nourrir leurs enfants, j'entrerai dans un détail plus circonstancié sur les soins que l'on se doit de donner auprès d'une accouchée. 
 Les femmes délicates se conduisent d'une maniere différente que les femmes de la Campagne. Lorsqu'elle sont dans leur lit, on doit leur donner un bouillon; & supposé que la Garde ne soit pas bien entendue, on lui reccomandera d'en donner un de trois en trois heures; ce ne sera cependant qu'après avoir su de l'accouchée si elle est d'un grand appétit: en ce cas, les simples bouillons ne lui suffiront pas, on y joindoit quelques petites soupes de pain blanc, coupées très monce, & en petite quantité, qu'on laisseroit tremper dasn le bouillon, sans les faire mitonner, ce qui les rendroit difficile de digestion. L'on aura soin que dans le bouillon il n'entre point de veau, étant contraire à certains tempéraments, & pouvant d'ailleurs exciter le dévoiement.
 On donnera pour boisson ordinaire la tisane de chiendent, que l'on fortifiera avec du bon vin, supposé que la femme soit accoutumée à en boire; mais si elle n'en buvoit pas, au lien de vin, on y ajouteroit un peu de sirop de capillaire, observant toujours que la boisson soit donnée tiede. 
 On ne doit pas exciter la sueur par un air trop chaud dans la chambre, ou de trop de couvertures. La précaution qu'on aura de faire observer à l'accouchée beaucoup de ménagement dans ses aliments, est très salutaire; la fievre de lait n'en sera pas si violente & durera moins. Quand la fievre est cessée, on peut laisser à la femme la liberté de manger, mais avec modération pendant quelques jours, c'est-à-dire, que le cinquieme ou le sixieme jour, elle peut manger un peu de volaille le matin, & elle doit s'en abstenir le soir, jusqu'à ce qu'elle commence à se lever & à faire un peu d'exercice. 
 Il est essentiel de s'instruire si les lochies ou vuidanges coulent suffisamment; on dois demander à la Garde à voir les chauffoirs, ce que l'on ne peux chez la plupart des femmes de la Campagne, qui n'en font point usage. On observera si la perte est considérable, afin de ne rien laisser à appréhender pour les suites, soit qu'elle fût trop grande, ou que la femme n'en perdît point assez. » p.79-82


D'après ce que je peux lire, les sages-femmes de l'époque semblaient bien s'assurer du bien-être et de la santé de la femme. Par contre, il est clair que les conditions de vies étaient assez peu hygiéniques et les connaissances dans les domaine de la santé et de la nutrition assez limitées, mais je suppose qu'elles faisaient de leur mieux avec les moyens et les connaissances de l'époque. 


Pour ce qui est de l'allaitement, la majorité des femmes allaitaient, puisque la majorité de la population était pauvre et ne pouvait pas se payer de nourrice. Par contre, les femmes de la bourgeoisie et de la noblesse, qui sont qualifiées de ''délicates'', dans le livre de Madame Le Boursier Du Coudray, n'allaitaient pas ou presque jamais par crainte de perdre leur beauté. La mode était à la mise en nourrice. Les nourrices étaient des femmes du peuple, elles-mêmes souvent mères, qui étaient payées pour allaiter et s'occuper des enfants des autres. Certaines pouvaient même prendre plusieurs bébés en même temps pour arrondir leurs fins de mois. 


On pourrait croire qui n'importe quelle femme ayant du lait dans ses seins et une bonne santé avait la possibilité d'être nourrice, mais les critères de sélection étaient très stricts. Tout un chapitre dans le livre est consacré aux qualités et caractéristiques requises à une bonne nourrice. Le texte m'a beaucoup amusée car certains de ses critères sont vraiment ridicules, et d'autres sont des préoccupations que personne n'aurait aujourd'hui à cause du mode de vie si différent.
 Je vous laisse en juger par vous-mêmes: 
«Il seroit à souhaiter que la mere de l'enfant puisse le nourrir elle même, à raison de la conformité du tempérament, surtout si elle jouissoit d'une parfaite santé, & qu'elle fut bien constituée, la bonne constitution du corps étant la première qualité d'une Nourrice; à quoi il faut ajouter qu'il seroit bon qu'elle ne fût pas née de parents attaqués de certaines maladies capables de se transmettre, telles que la pierre, la goutte, les écrouelles, l'épilepsie, &c. 
 Les autres qualités de la Nourrice regardent la disposition de son sein. Les mamelles doivent être d'un volume suffisant, ni trop grosses, ni trop petites, pour fournir la quantité de lait nécessaire à l'enfant; il faut qu'elles ne soient ni applaties, ni attachées aux côtés; elles doivent, au contraire, s'avancer en dehors en forme de poire: le mamelon ne doit être ni trop gros, ni trop enfoncé. Un mamelon trop gros, remplissant la bouche du nourrisson, l'empêcheroit de tetter; en un mot, la grosseur & la figure du mamelon doivent répondre à celle d'une noisette. Il doit être percé de plusieurs petits trous, pour qu'il laisse échapper facilement le lait, & que le nourrisson ait moins de peine à sucer; ensorte que l'enfant quittant le tetton, on voit sortir le lait par plusieurs rayons, ainsi que l'eau sort d'un arrosoir.  
 Le lait ne doit être ni trop épais, ni trop séreux. [...] Le lait doit être blanc, doux et un peu sucré.
 Il ne faut pas que la nourrice soit trop jeune ni trop vieille: le premier âge est trop chaud, & le dernier abonde trop en humeurs. Le bon âge est depuis vingt-cinq ans jusqu'à trente-cinq. 
 On préfère les nourrices qui ont les cheveux blonds ou châtains à celles qui les ont blonds ou roux, & qui ont des taches de rousseur. Ces dernieres ayant pour l'ordinaire une odeur désagréable. Si la peau n'est pas d'un grand blanc, il faut du moins qu'elle ne soit point livide, ce qui annonceroit un tempérament bilieux: elles doivent avoir un peu de couleur, mais pas trop. On doit examiner le col, & le dessous du menton de la nourrice, pour savoir si elle n'a pas eu les écrouelles. En regardant les bras, on peut juger, par la quantité des cicatrices des saignées, si elle est valétudinaire. On doit s'informer si elle n'est point réglée pendant qu'elle nourrit, parce que si elle l'étoit, l'abondance du lait en seroit diminuée. Il seroit bon encore que la nourrice ne fut point louche, ni qu'elle n'eût point les dents gâtées, ce qui pourroit lui donner une mauvaise haleine, capable d'incommoder l'enfant. [...]
 Si l'enfant de la nourrice est mort, il faut s'informer si ce n'est point de quelque maladie contagieuse, comme le sont les fievres pourpreuses, quelques ulceres vénériens, la gale, &c. Tout cela n'annonceroit pas une nourrice bien saine; mais si son enfant vit, on peut juger d'elle par lui-même: si son teint est vermeil, si sa chair est ferme, & si, l'examinant tout nud, on le trouve écorché entre les cuisses, cela fera connoître la malpropreté de la nourrice, qui ne manqueroit pas d'être encore plus négligente pour un enfant qu'elle ne prend que par intérêt. 
 Une attention qui est encore nécessaire, concerne les moeurs de la nourrice. Il n'est pas douteux que le caractere de celle qui allaite, n'influe beaucoup sur l'enfant qui suce les vices avec le lait, & qui quelquefois, tient moins de ceux qui lui ont donné le jour que de celle qui l'a nourri. On doit s'informer avec soin si la nourrice n'est point sujette au vin, au vol, ou à quelqu'autre vice, si elle est violente, ou si son humeur est inégale. [...]
 On ne doit rien négliger, pour s'instruire de toutes ces circonstances [...]. L'on a d'autant plus à se reprocher de n,avoir pas usé de toutes ces précautions, que c'est dans les petits endroits, où l'on peut plus aisément s'instruire des moindres particularités.» p. 139-144



Enfant de la noblesse et sa nourrice


Cette peinture date du 17ème et non du 18ème siècle, mais je l'aimais bien alors j'ai décidé de l'inclure. Il s'agit du futur roi de France Louis XIV et sa nourrice. 


Je trouve amusant de voir qu'ils croyaient que les vices, les maladies héréditaires et les habitudes de vie se transmettaient par le lait. On comprend mieux ensuite leurs critères de sélection si sévères. La partie sur la couleur des cheveux me fait rigoler à chaque lecture tellement c'est ridicule!! L'hygiène était si mauvaise à l'époque que tout le mode puait, alors c'est étonnant de voir que l'odeur était l'une de leurs préoccupations. 
Le livre fait aussi mention d'une interdiction faite aux nourrices par l'Église de mettre les bébés à leur charge dans leurs lits pour allaiter et dormir avant l'âge de un an, par crainte de les étouffer. Il faut dire qu'il n'existait probablement pas de conseils pour la pratique sécuritaire du cododo à l'époque, et les accidents étaient fréquents. 


Ceci marque la fin de ma petite série sur le 18ème siècle. Je trouve toujours aussi fascinant et amusant de découvrir les mentalités des autres époques. Même si madame Le Boursier Du Coudray avait compris quelques concepts liés à l'accouchement qui sont encore ignorés aujourd'hui, je suis vraiment contente de vivre au 21ème siècle avec nos meilleures habitudes d'hygiène, la non-existence des saignées et des lavements, une meilleure compréhension des fonctions biologiques et hormonales, et des moyens médicaux pour remédier à des situations qui auraient automatiquement fini en tragédie à cette époque. 


J'espère que vous avez apprécié, et à la prochaine!


 sources:
Le Boursier Du Coudray, Angélique Marguerite, Abrégé de l'art des accouchements, Bouchard libraire, imprimeur du Roi, 1758, ré-édition de 1773, ré-imprimé en 1976 par les éditions Roger Dacosta, 185 pages.
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Apr 19, 2012

Donner naissance au 18ème siècle, partie 3: Les premiers moments du bébé

Rebonjour! Pour ceux qui ont manqué la partie 1 et la partie 2 de mon petit cours d'histoire, j'ai trouvé un manuel de sages-femmes datant de 1758 le week-end dernier, et j'ai trouvé le contenu si intéressant que j'ai décidé d'en parler. Il a été écrit par une sage-femme française du nom de Angélique Marguerite Le Boursier Du Coudray (1712-1792) afin d'éduquer les sages-femmes à travers la  France, qui souvent n'avaient pas vraiment de formation concrète.

La première partie traitait de la grossesse et des soins prodigués aux femmes durant cette période et la deuxième traitait de l'accouchement lui-même. Celle-ci traite des soins au bébé à son arrivée. 



La naissance du nourrisson, 1789, artiste inconnu


En premier lieu, je ne peux pas passer à côté d'une des préoccupations majeures de l'époque par rapport à la naissance: le baptême. Laisser un enfant mourir sans être baptisé était très grave, comme si c'était une âme perdue, condamnée à errer entre deux mondes. Dans les cas où l'enfant risquait de mourir avant d'être sorti, les sages-femmes pouvaient même les baptiser In Utero à l'aide d'une seringue spéciale. 
Voici un extrait du livre concernant la baptême ''d'urgence'' :
«Lorsqu'un enfant reste trop longtemps au passage, on doit lui assurer la vie spirituelle par le baptême, ce qui se fit toujours sous condition, en lui versant de l'eau sur la tête, ou en lui faisant parvenir par une canule de seringue, & prononçant ces paroles: Enfant, si tu es vivant, je te baptise au nom du Pere, du Fils et du Saint-Esprit; & lorsqu'il sera porté à l'Église, on avertira le prêtre que l'enfant a été ondoyé. 
 Dans tous les accouchements contre-nature, aussi-tôt que l'on peut faire avancer un pied dans le passage, on doit donner à l'enfant le Baptême, avant que d'aller chercher l'autre pied; le temps que l'on mettoit pour le faire venir, pourroit priver l'enfant du bonheur éternel. C'est un des grands reproches que l'on puisse se faire, si l'on y manquoit. [...]» p.89-90


Madame Le Boursier Du Coudray donne aussi des conseils et instructions détaillés sur comment aller porter l'enfant vivant à l'Église le plus sécuritairement et efficacement possible, surtout si il faut s'y rendre durant la nuit, et ensuite des instructions sur comment présenter l'enfant au baptême. 
En voici un extrait: 
« Il est encore du devoir d'une Sage-femme, d'avoir soin, pendant l'hiver, de recommander aux Clercs de la Paroisse, de chauffer tant soit peu l'eau des Fonds, de sorte qu'elle soit un peu tiède, faute de cette précaution, l'enfant pourroit s'enrhumer, il pourroit même s'ensuivre des infirmités qui le conduiroient à la mort. 
 Quand une Sage-femme propose l'enfant pour le Baptême, elle doit détacher l'épingle du bonnet de dessous le menton, & ne point arrêter le maillot sous le col, afin de faciliter les onctions qui se font sur la poitrine & entre les deux épaules. 
 Quand elle présente l'enfant au Baptême, il faut qu'elle l'étende le long du bras gauche, en soutenant de la main la tête tant soit peu penchée sur la poitrine, ensorte que la tête soit un peu plus haute que les pieds. 
 Il se trouve des femmes si embarrassées qu'elles présentent l'enfant des deux mains, & par les épaules: cette attitude est si violente pour lui, qu'il devient sur le champ tout violet, parce qu'il n'a pas la force de tenir sa tête. Je dois tout ce détail à des Curés, qui, pénétré de sentiments d'humanité, m'ont prié d'en instruire mes Élèves.
 C'est par cette considération que Mrs les Curés consentent volontiers que les Parrains & les Marraines se contentent de toucher l'enfant quand on le présente au Baptême, & regardent comme propre aux Sages-femmes d'avoir toutes les attentions. Ces Mrs savent aussi tous de quelle conséquence il est de ne pas verser l'eau de trop haut, comme aussi de trop appuyer sur la suture du crâne de l'enfant dans l'onction du saint Chrême. 
 Les Sages-femmes doivent encore s'intéresser à ce que les Accouchées ne fassent leur première sortie pour venir à l'Église, avant qu'elles soient bien remises. On ne sauroit comprendre combien ces pauvres femmes contractent d'infirmités à leur première sortie dans des temps de pluie ou de froid, ou par la lassitude à cause de la longueur du chemin, ou à cause du scrupule qu'elles se font de prendre quelque nourriture avant que d'avoir entendu la Messe. » p.7-9


Retour de Baptême, par Hubert Salentin, 1859. Je sais que cette peinture date du 19eme et non du 18eme siècle, mais l'idée reste la même. 


Une fois la préoccupation du baptême réglée dans les cas plus critiques et une fois l'enfant né vivant, il faut maintenant s'en occuper. Madame Le Boursier Du Coudray détaille dans son livre la technique pour ligaturer à deux ou trois endroits à l'aide de fils de lin et ensuite couper le cordon ombilical de façon sécuritaire. Elle enchaîne ensuite en donnant des trucs pour raviver un enfant qui semble faible. 
« Si avant de faire la première ligature, l'enfant donnoit des signes de foiblesse, on s'attacheroit à le forifier, en mettant autour du cordon, & même sur la tête, la poitrine & le ventre, des linges trempés dans du vin chaud ou de l'eau-de-vie; on lui souffleroit même quelques gouttes de ces liqueurs dans la bouche & dans le nez. On conseille aussi de faire écraser de l'oignon près des narines de l'enfant pour lui en faire recevoir l'odeur. Lorsque par ces différends moyens ses forces commenceront à revenir, ce dont on s'appercevra par les battements des arteres umbilicales, qui se feront sentir tout le long du cordon, ou par de petits soupirs entre-mêlés de sanglots, & enfin par les cris, on se disposera à faire la première ligature, & ensuite la seconde, pour couper le cordon entre les deux, comme je l'ai dit.
 Si l'on avoit fait la ligature du cordon sans avoir fait attention à la foiblesse de l'enfant, joint à ce que je viens de dire que l'on lui feroit, on lui délieroit encore la ligature, & cette saignée par l'umbilic, d'environ douze gouttes de sang, le rappeleroit à la vie; c'est avec cette reccource que j'ai eu le bonheur de la rendre à plusieurs fois, à des enfants tout-à-fait abandonnés.» p.68-69


Je suis surprise de voir qu'elle avait réalisé l'importance de ne pas couper le cordon tout de suite si l'enfant semble faible. Elle n'explique pas vraiment pourquoi c'est mieux, et je ne pense pas qu'elle savait réellement la raison, elle dit juste que c'est conseillé. En fait, le fait de ne pas couper le cordon tout de suite permet à l'enfant de recevoir plus de sang, et donc d'être plus en forme et d'avoir plus de forces. Vous pouvez aller voir mon article à ce sujet ici.
Elle enchaîne ensuite dans son chapitre avec plusieurs cas concrets où le cordon a reçu de mauvais traitements et comment l'enfant a été traité, mais je vais vous épargner ces extraits, car certains m'ont donné mal au coeur par leur aspect barbare. Je n'arrive même pas à croire que ces cas ont pu arriver.


Une fois s'être assuré que le bébé le bien vivant, et le cordon traité,  il fallait l'emmailloter et lui donner le reste des soins.  
Voici un extrait intitulé De la maniere d'emmailloter l'enfant
«On doit, de toute nécessité, laver la tête de l'enfant avec du vin chaud, & un peu de beurre frais, pour ôter l'rdure qui s'y rencontre assez souvent, & ne point le présenter pour recevoir le Baptême dans un état dégoutant. Si la maison étoit dénuée de tout, on le laveroit seulement avec de l'eau chaude. Pour le coëffer, on lui mettra une petite compresse de linge ou d'étoffe attachée à son béguin, afin de couvrir la fontaine. Cette précaution empêche que l'enfant ne s'enrhume. L'on nettoyera aussi le reste du corps de la crasse qui le couvre, avec du vin chaud et du beurre, au moyen d'une petite éponge fine ou d'un linge. On enveloppera le cordon avec un morceau de linge blanc & usé, sur lequel on aura mis un peu de beurre sans sel, d'huile ou de suif; ensuite on prendra un autre morceau de linge double, de quatre travers de doigt de largeur, pour lui faire une bande, qui étant passée sous les reins, reviendra assujetir pardevant la petite compresse qui renferme le cordon; un point d'aiguille en fait la façon & est préférable aux épingles. Cette bande est indispensable; on doit la serrer légérement; elle sert à contenir le nombril, qui pourroit sortir par les cris de l'enfant, & lui causer une hernie, incommodité que je vois tous les jours arriver, pour n'avoir pas eu cette attention. 
 La maniere de mettre l'enfant dans les langes, est meilleure dans ce pays qu'ailleurs; la bande qu'on ne doit pas trop serrer, finit aux genoux, & les jambes & les pieds sont toujours à l'aise dans le bout des langes, qui ne sont arrêtés qu'avec une épingle. Cette méthode est si bonne, qu'il est rare de voir ici des enfants qui soient bancroches. 


On ne doit faire tetter l'enfant qu'au bout de vingt-quatre heures: cet intervalle lui fait dégorger les phlegmes, & pendant ce temps-là on lui donnera un peu de vin chaud avec du sucre, ou du sirop de chicorée composé de rhubarbe. On peut encore donner aux enfants de l'eau de miel, qui leur est très-bonne, elle est préférable au vin: on en trouve aisément dans les Campagnes. On Prendra une cuillerée de miel, que l'on fera bouillir dans deux verrées d'eau, parce qu'il faut que cette liqueur soit très-claire; on l'écumera et on la passera à travers un linge. Cette eau les purge très doucement & sans colique. Si le sirop & l'eau de miel n'avoient point opéré, l'on examineroit si l'anus est libre, & s'il etoit fermé par une membrane, ou autrement, on appeleroit un Chiurgien pour y remédier. 
 On recommandera enfin que l'enfant soit toujours couché sur le côté pour qu'il puisse rendre plus facilement les phlegmes qu'il doit rejetter; car souvent il en est suffoqué pour n'avoir pas eu cette précaution. » p.75-77
Madame Privat de Molières et ses filles, par Antoine Raspail, vers 1775-1780. Ok, ce bébé n'est pas un nouveau-né, mais l'image montre bien le genre d'emmaillotement qu'ils faisaient. 

Jumeaux emmaillotés 


 Pour ce qui est de l'emmaillotage, je comprends l'idée, et cette pratique est encore bien commune de nos jours. La différence majeure est la tension avec laquelle le bébé est emmailloté. La croyance populaire à l'époque était d'emmailloter le bébé en entier et assez serré dans ses langes, et dans la position la plus droite possible pour qu'il ait une bonne posture et un dos droit en grandissant. L'idée de base n'est pas folle, mais en forçant une position droite au bébé, on l'empêchait de se déplier à son rythme, et cette tension pouvait causer des problèmes au niveau des ligaments et des articulations, qui ne sont pas faites pour être dans cette position à un si jeune âge. Ce genre d'emmaillotage peut causer des problèmes comme des dysplasies de la hanche. Voici un site (en anglais) qui explique plus en détail le lien entre la dysplasie de la hanche et l'emmaillotage. 


Outre leur façon peu ragoûtante de nettoyer l'enfant qui devait probablement le rendre encore plus graisseux qu'au départ, je suis choquée de savoir qu'ils ne laissaient pas téter l'enfant avant 24 heures. Connaissant l'importance d'un début d'allaitement précoce, je suppose que cette façon de procéder a été à l'origine de plus d'une mort pour cause d'hypoglycémie. Un peu de miel mélangé avec de l'eau ne peut simplement pas être assez pour sustenter un bébé pendant 24 heures... Je n'arrive pas non plus à croire qu'on puisse avoir eu l'idée de donner du vin à un nouveau-né!


Il y avait d'autres gestes posés sur le nouveau-né mentionnés ou non dans le livre, comme la pratique très commune à l'époque de remodeler manuellement le crâne du nouveau-né en le massant vigoureusement pour qu'il retrouve une belle forme ronde, qui ne pouvait certainement pas être bénéfique au bébé. 


J'avais l'intention de parler des soins à la mère, de l'allaitement et des nourrices dans ce billet, mais comme il est déjà long, ça ira à la prochaine fois!


À la prochaine!


sources:
Le Boursier Du Coudray, Angélique Marguerite, Abrégé de l'art des accouchements, Bouchard libraire, imprimeur du Roi, 1758, ré-édition de 1773, ré-imprimé en 1976 par les éditions Roger Dacosta, 185 pages.
Images de Google et de http://les8petites8mains.blogspot.ca

Apr 18, 2012

Donner naissance au 18ème siècle, partie 2: l'accouchement

Rebonjour! Pour ceux qui ont manqué la partie 1 de mon petit cours d'histoire, j'ai trouvé un manuel de sages-femmes datant de 1758 le week-end dernier, et j'ai trouvé le contenu si intéressant que j'ai décidé d'en parler. Il a été écrit par une sage-femme française du nom de Angélique Marguerite Le Boursier Du Coudray (1712-1792) afin d'éduquer les sages-femmes à travers la  France, qui souvent n'avaient pas vraiment de formation concrète.

La première partie traitait de la grossesse et des soins prodigués aux femmes durant cette période. Celle-ci parle de l'accouchement lui-même.

Comme le corps et les fonctions biologiques de l'être humain n'ont pas changé depuis 250 ans, on peut en déduire que le processus de l'accouchement reste le même. La façon de traiter la parturiente et d'aborder l'accouchement a par contre beaucoup changé. Ce que j'observe, c'est que les gens qui s'occupaient des accouchements à l'époque, étaient aussi persuadés que ceux d'aujourd'hui que LEUR facon de faire était la bonne et qu'ils avaient raison. Il n'y avait pas beaucoup de place au questionnement ou au changement. Pas pour rien que les choses ont pris autant de temps à changer. Aujourd'hui encore, le fait de questionner les façons de faire et les protocoles est très mal vu. Je me rend aussi compte que la façon de traiter la parturiente est assez similaire. C'est-à-dire comme une patiente qu'il faut délivrer de son mal, et qui n'est pas qualifiée pour savoir ce qui est bon ou non pour elle.



Sans plus attendre, voici un premier extrait du livre de Madame Le Boursier Du Coudray, tiré du chapitre intitulé De la préparation à l'Accouchement naturel. Veuillez noter que j'ai respecté l'orthographe et les expressions du livre, ce qui explique les temps de verbes bizarres et les mots écrits de façon différente:


«L'accouchement est dit naturel, lorsque l'enfant vient au terme de neuf mois, que sa sortie n'est précédée d'aucun accident fâcheux, que la tête se présente la première & toute seule, & que les eaux s'écoulent quelques moments avant sa sortie. En un mot, on appelle Accouchements naturels, ceux qui se passent selon les regles prescrites par la nature à toutes les femmes et qui finissent heureusement; & on donne le nom d'Accouchements contre nature à ceux qui sont accompagnés d'accidents extraordinaires, & qui se terminent souvent malheureusement pour la mère et l'enfant. [...] 


On connoîtra que la femme est en travail, & que les douleurs annoncent un prochain accouchement, si elles proviennent des reins, & qu'elles répondent du bas du ventre, s'il s'écoule de la partie des humidités glaireuses, quelquefois sanguinolentes, & si l'orifice de la matrice se trouve dilaté et éminci. [...]


Lorsqu'il se présente mal, si l'on est appelée assez tôt pour qu'il ne se trouve point engagé dans le passage, on donnera à la femme un lavement, pour vuider l'intestin rectum, le passage se trouvant plus dégagé, l'enfant sortira plus aisément. S'il y a du temps que la femme a été saignée, & qu'elle ne soit pas trop foible, on lui fera tirer deux palette de sang. Cette précaution est très utile pour lui rendre la respiration plus aisée, la matrice plus souple, & plus disposée à se dilater, & on prévoit par ce moyen la perte qui pourroit suivre l'accouchement. [...]


Lorsqu'au contraire on aura lieu de croire que les douleurs sont véritables, & qu'elles annoncent un accouchement prochain, on fera mettre la femme au lit, méthode infiniment meilleure que celle qu'on a dans les Campagnes, qui est de la faire tenir suspendue en l'air, présumant qu'elle accouchera plutôt. On ignore le danger auquel on l'expose en la mettant dans cette situation, qui menace d'une perte inévitable, outre qu'en la délivrant dans cette attitude, on risqueroit d'entraîner le fond de la matrice avec l'arriere-faix. [...] Le lit doit être suffisamment garni, sur-tout du côté des pieds, parce que l'accouchement étant fait, on n'aura qu'à tirer la femme en haut, & elle se trouvera à sec. 


L'on doit se donner de garde de faire user à la femme pendant son travail, d'aucune boisson capable de l'échauffer, comme de vin pur, ou autre liqueur spiritueuse, car on pourroit exciter une perte, & même la fievre. On doit lui faire prendre simplement un peu de vin bien trempé, ou de la nourriture légère, pour ne point trop charger l'estomac. On aura attention que l'air de la chambre ne soit point trop froid, en un mot, on tâchera de tenir la femme le plus chaudement qu'il sera possible, de crainte que le froid ralentisse ses douleurs. 


L'on doit éviter de toucher trop souvent la femme, comme bien des gens le font, croyant par là aider, au lieu qu'on ne fait au contraire que a fatiguer, & souvent irriter ses parties, qui se tuméfient aisément. On doit craindre aussi qu'à force d'avoir les doigts dans l'orifice, on ne perce trop tôt les membranes, ce qui rendroit l'accouchement laborieux. L'on se contentera d'oindre le doigt de beurre non salé, ou d'huile, & on le promenera tout autour de l'orifice pour faciliter la dilatation. [...]


On doit aussi lui demander si elle ne se trouve point gênée par quelque personne présente à l'accouchement, car si cela étoit, il faudroit engager à sortir la personne qui la gêne: la peine causée par la vue de quelqu'un, peut lui faire retenir les douleurs, & l'exposer à quelque danger.  


Une circonstance qui n'est point à négliger, c'est de faire garnir la tête de la femme avant qu'elle n'accouche; elle peut se peigner, & si elle mettoit de la poudre, elle observera qu'elle n'eût point d'odeur, elle doit avoir de bons bonnets, & de grosses cornettes, & s'accomoder la tête de manière qu'elle n'y sente point de froid, & qu'elle puisse être douze ou quinze jours sans y toucher.» p. 50-56


Malgré le fait que la plupart des pratiques de l'époque laissent à désirer, je trouve chouette que madame Du Coudray avait déjà compris des choses comme l'inutilité de faire trop d'examens vaginaux, que la gêne causée par la présence de certaines personnes à l'accouchement peut ralentir le travail, et qu'il est important de s'assurer avec la femme si elle se sent à l'aise avec les personnes présentes. Ces deux choses sont encore vraies aujourd'hui, même si elles ne sont pas (encore) toujours respectées. 


Et maintenant, des extraits du chapitre intitulé De l'accouchement naturel: 


«Après avoir observé les ménagements dont je viens de parler, on aidera la femme de la manière suivante. Si les douleurs augmentent, que le visage soit animé, le ventre baissé, le pouls élevé, l'orifice dilaté au moins de la largeur d'un écu de six livres, les bords très-émincis, les eaux bien tombées, surtout dans les douleurs, la tête de l'enfant les suivant de près par les efforts que la femme ne peut s'empêcher de faire pour pousser en bas, toutes ces circonstances annoncent un accouchement prochainm sur-tout aux femmes qui ont eu des enfants, car le passage ayant déjà été frayé, l'enfant trouve plus de facilité pour sa sortie. On ne doit plus quitter la femme, c'est aussi le moment où elle a le plus besoin de secours. On la fera coucher la tête & la poitrine un peu élevés, pour faciliter la respiration, on lui hausera un peu le fondement, en mettant un petit oreiller sous les fesses, crainte que la partie se trouvant trop en dessous, la sortie de l'enfant ne devînt trop difficile. On lui écartera les genoux, & on les fera tenir par quelqu'un, qui empêchera qu'elle ne les rapproche pendant la sortie de l'enfant, les jambes seront pliées, & les talons approchés des fesses. 


En attendant le moment de délivrer la femme, on doit la consoler le plus affectueusement qu'il est possible: son état douloureux y engage; mais il faut le faire d'un air de gaieté & qui ne lui inspire aucune crainte de danger. Il faut éviter toutes les chuchoteries à l'oreille, qui ne pourroient que l'inquiéter, & lui faire craindre des suites fâcheuses. On doit lui parler de Dieu, & l'engager à le remercier de l'avoir mise hors de péril. Il faut éviter de lui faire des actes qui ne pourroient que la contrister. Si elle a recours à des reliques, il faut lui représenter qu'elles seront tout aussi efficaces, étant mises sur le lit voisin, que si on les posoit sur elle-même, ce qui pourroit la gêner. 


[...] Les eaux étant retenues dans les membranes, & la poche qu'elles forment, s'avançant toujours au point de sortir de la partie, la tête de l'enfant suivra de près, la matrice se trouvant assez dilatée pour ne plus la retenir, comme elle faisoit dans le commencement, l'orifice ceignant alors la tête, comme une espece de couronne, c'est por lors qu'on dit que l'enfant est au couronnement. Après avoir laissé passer quelques douleurs, on se déterminera à percer les membranes, ce qui doit se faire dans le moment de l'effort, ou de la douleur, & l'enfant sort souvent en même temps, rien ne s'opposant à sa sortie. On se servira pour les percer, du bout du doigt, d'un gros grain de sel, ou de la pointe d'un cure-dent, évitant d'employer la pointe de ciseaux,  ou tout autre instrument trop aigu, capable de blesser l'enfant. 


On ne doit point mettre la femme à découvert, comme plusieurs le font, si l'on ne rougit point de l'indécence qu'il y a de la laisser ainsi nue, exposée à la vue des spectateurs, on doit au moins la cacher avec soin pour garantir ses parties de l'impression du froid, qui pourront lui être préjudiciable; d'ailleurs la vu en ces cas-là nous est inutile, puisque ce sont nos mains qui doivent sentir, & nous faire distinguer ce qui se passe. [...]


Lorsque l'enfant paroîtra disposé à sortir, on tiendra une main de chaque côté de la partie, pour que les pouces en les applatissant l'écartent à mesure que l'enfant s'avancera, & l'on repoussera les grandes levres pendant la sortie. La tête étant sortie, il faut le retenir tout de suite, en glissant les doigts sous la mâchoire, sans prendre la tête par les oreilles, crainte de les arracher, ce qui est arrivé plus d'une fois. [...] Quoique le plus fort soit fait, l'enfant n'est pas hors d'affaire, il trouve souvent de la résistance à l'entrée de ce conduit; les nymhes & les grandes levres ne prêtant point assez pour permettre sa sortie. La tête de l'enfant se présente, on la voit, & elle ne peut se débarrasser sans le secours d'une habile Sage-femme, ou d'un Accoucheur qui, avec ses deux mains, qu'il glisse entre la tête et les grandes lèvres, les oblige à s'écarter pour la laisser avancer: alors coulant les doigts jusques sous les mâchoires de l'enfant, il le tire dehors; mais il ne suffit pas que la tête soit sortie, il est nécessaire que les épaules suivent. Il ne faut pas tirer la tête avec trop de violence, [...] on doit la tirer un peu à droite pour dégager une épaule, & ensuite à gauche pour faire venir l'autre, & si l'on ne peut réussir par ce moyen, il faut couler deux doigts le long du col jusqu'à une des aisselles, pour débarrasser l'autre; de cette maniere les épaules étant passées, les reste du corps suit sans peine. » P.56-63


Je trouve génial de voir que même à cette époque, Madame Le Boursier Du Coudray (et probablement d'autres) avait compris l'importance que la femme se sente en sécurité, rassurée et en confiance, pour lui éviter de stresser. Elle avait probablement fait le lien entre les femmes anxieuses et stressées et les accouchements difficiles. Par contre, je continue à avoir des frissons par son passage sur les oreilles arrachées...arkkkkk comment quelqu'un a-t-il pu faire si peu attention pour se rendre là!?!?!?


Voici deux des multiples figures qui se trouvent dans le livre de Madame Le Boursier Du Coudray





Le livre contient aussi beaucoup de passages sur des cas spéciaux d'accouchements problématiques, surtout par rapport au mauvais positionnement de l'enfant. mon billet étant déjà assez long, je n'en parlerai pas trop, mais comme les césariennes n'étaient pas monnaie courante et n'étaient que pratiquées lorsque tout espoir de survie pour la mère était abandonné, les sages-femmes devaient tenter de régler le problème avec les moyens du bord. Règle générale, si les manoeuvres de repositionnement ou de version à l'extérieur du ventre ne fonctionnaient pas elles inséraient leur main dans l'utérus et tentaient de retourner le bébé en l'attrapant par les pieds ou par la tête pour le re-diriger vers la sortie. malheureusement, à cause du manque de ressources et de moyens, rares étaient les naissances ''contre-nature'', qui finissaient bien. Elle suggère aussi dans son livre de s'en remettre à l'expertise d'un médecin ou d,un chirurgien si la situation est trop problématique, mais la plupart du temps, tout ce qu'ils faisaient c'était faire couler plus du sang et les achever plus vite. 


Mon prochain billet, la partie 3, sera sur les soins donnés au nouveaux-né et sur l'allaitement ou le choix de la nourrice. 


À la prochaine!


source:
Le Boursier Du Coudray, Angélique Marguerite, Abrégé de l'art des accouchements, Bouchard libraire, imprimeur du Roi, 1758, ré-édition de 1773, ré-imprimé en 1976 par les éditions Roger Dacosta, 185 pages


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Apr 17, 2012

Donner naissance au 18ème siècle, partie 1: la grossesse

Vous ne le savez peut-être pas encore, mais je suis assez friande d'Histoire. L'Histoire du monde et les événements importants, mais ce qui m'intéresse surtout c'est comment les gens vivaient, comment ils s'habillaient, leurs moeurs, habitudes de vie, etc. C'est tellement différent de notre façon de vivre aujourd'hui. Imaginez alors l'agréable surprise que j'ai eue ce week-end,  me promenant dans la bibliothèque nationale, de trouver une réimpression d'un livre datant de 1758 intitulé L'abrégé de l'art des accouchements...

Une petite recherche m'appris la chose suivante. Ce livre a été écrit par une dénommée Madame Angélique Marguerite Le Boursier Du Coudray (1712-1792). Celle-ci était une sage-femme qui mit au point une méthode originale pour enseigner les accouchements. En effet, elle fut l'une des premières à mettre au point un mannequin qui reproduisait de façon fidèle l'anatomie du petit bassin féminin, et assorti d'une série d'accessoires imitant les viscères et le contenu de l'utérus, afin de pourvoir démontrer et enseigner les mécanismes de l'accouchement ainsi que les manoeuvres à faire lorsque c'est nécessaire.

Madame le Boursier Du Coudray

 
Le mannequin d'accouchement qu'elle a inventé. On trouve aujourd'hui des mannequins d'accouchement modernisés dans les cours pour les futurs médecins et sages-femmes.

Elle fut une pionnière en ce qui concerne l'enseignement aux sages-femmes, car elle trouvait les cours donnés par les accoucheurs trop théoriques et peu utiles aux futures sages-femmes. Elle a gravit les échelons de la profession, et s'est fait plusieurs contacts importants qui lui ont permis entre autres d'écrire et de publier son livre et de donner des cours. En 1767 elle a obtenu un «Brevet Royal» par lequel elle fut mandatée d'organiser des cours à travers la France pour former les nouvelles sages-femmes, ce qu'elle fit pendant un plus d'un quart de siècle, jusqu'à sa retraite.

Malgré la détermination et le professionnalisme apparent de cette femme, je ne peux m'empêcher de lire avec étonnement certaines des choses écrites dans son livre. Elle était probablement une bonne sage-femme dans son temps, et bien des éléments dans ses textes sont encore vrais, mais beaucoup des pratiques expliquées dans son livre sont inutiles, nuisibles à la santé de la femme, et même dans certains cas, un peu barbares, d'après ce qu'on sait aujourd'hui.

Voici un premier extrait, concernant les soins pendant la grossesse. Veuillez noter que j'ai respecté l'orthographe et la structure du texte original, écrit en vieux français, ce qui explique les formulations étranges:
«Si l'on pouvoit faire revenir du préjugé où sont bien des personnes, de ne point faire saigner la femme enceinte qu'au terme de quatre mois et demi, l'on éviteroit beaucoup de fausses couches, qui arrivent plus communément aux 2e, 3e & 4e mois, qu'aux autres termes. La raison est toute naturelle, puisque le foetus ne peut, dans ces premiers temps, consommer la quantité du sang dont la matrice regorge, & qui, par son abondance, détache l'arrière-faix qui lui est adhérent, & prive l'enfant de la vie, qu'il ne tient que de la communication des vaisseaux de la matrice avec ceux du placenta [...] Il est des femmes d'un tempérament si sanguin que cette légère évacuation n'est pas suffisante pour les prélever du danger d'une fausse-couche, si l'on n'y rémédie par de fréquentes saignées [...] Il est des femmes d'un tempérament différent, qui abondent plus en humeurs qu'en sang: deux saignées tout au plus leur suffisent pour tout le temps de leur grossesse, elles peuvent même s'en passer; mais on doit les purger plus souvent, pour prévenir une maladie, qui quelquefois se déclare pendant les couches & qui devient mortelle. [...] Il est encore des femmes dont le tempérament est si resserré, pendant leur grossesse, qu'elles ne peuvent aller à la selle qu'avec beaucoup d'efforts: on doit leur faire sentir le danger qu'elle courent alors, sut-tout l'avortement*, un relâchement de matrice, celui du vagin, & les hernies, soit de l'aîne ou du nombril: on les résoudra, pour prévenir les accidents, à faire usage de lavements simples, soit d'une décoction de son, avec un peu d'huile ou de beurre, ou d'herbes émollientes, telles que la mauve, la guimauve, la pariétaire, &c. soit d'eau simplement: celle des rivières est à préférer. On leur recommandera aussi de se tenir à l'aise dans leurs habits, pour ne point empêcher l'enfant de faire la culbute, dont je parlerai dans la suite. » p. 34-37


Quelques exemples de vêtements de maternité au 18ème siècle. La première photo, ci-dessus à gauche, provient du film ''The Duchess'', mettant en vedette Kiera Knightley dans le rôle de la duchesse du Devonshire, et qui se déroule durant la seconde moitié du 18ème siècle. La photo de droite illustre un corset de maternité de l'époque. Malgré les suggestions de porter des vêtements dans lesquels elles étaient ''à l'aise'' les femmes devaient tout de même pour la plupart porter ce genre de corset pendant leur grossesse. La photo ci-dessous est une peinture représentant la grande duchesse Natalia Alexeivna de Russie, enceinte, en 1776. Elle démontre bien le genre de vêtement porté par les aristocrates lors de la grossesse. Les vêtements de paysans étaient beaucoup plus simples, comme on le voit sur la photo d'après. 




Sur la fausse-couche ou l'accouchement prématuré:
«L'avortement se fait lorsque l'enfant vient avant le terme de sept mois; car sa sortie à sept mois, doit être regardée comme un accouchement , puisque les enfants venus à ce terme peuvent être élevés; mais avant ce temps-là on ne peut y compter, & souvent, ils n'ont pas le bonheur de recevoir le Baptême. Ces couches prématurées viennent quelquefois de ce que la femme n'a pas été assez saignée, ou des efforts qu'elle a faits pour aller à la selle, ou elles sont causées par quelque maladie aigue, ou par une toux violente, la colere, la danse, les chûtes, les coups, les fardeaux trop pesants, les secousses des voitures, & par plusieurs exercices, qui, quoi qu'en apparence, de peu de conséquence, deviennenent nuisibles à des tempéraments délicats. En effet, il est des femmes de complexion si faible, qu'elle sont obligées de garder le lit pendant tout le temps de la grossesse, pour éviter cet accident. 

Lorsque la femme ressent des douleurs, & qu'elle nous appelle, il faut d'abord s'informer de ce qui a pu y donner lieu; & s'il y avoit du temps qu'elle n'eût été saignée, on la feroit saigner sur le champ, & garder le lit. [...] C'est dans ces cas pressants, que je souhaite que les Accoucheuses de Campagne soient capables de donner les secours nécessaires aux femmes qui se trouveront en danger.» p.41-47


Au 18ème siècle, la connaissance de l'anatomie humaine, du système reproducteur féminin ainsi que du positionnement du bébé dans l'utérus (appelé matrice) était assez étendue, comme prouvent ces quelques dessins de l'époque. Ce qui manquait surtout étaient la compréhension totale du fonctionnement de ces organes et les compétences médicales pour pouvoir sauver la vie des femmes et des bébés.





Voici un autre extrait du livre, tiré du chapitre intitulé De la Situation naturelle de l'Enfant dans la Matrice :
«Lorsque l'enfant est renfermé dans la matrice, le milieu de ce viscere est la place la plus ordinaire qu'il y occupe, la tête en haut, & les pieds posant sur l'orifice, & il se trouve courbé sur la poitrine, le sommet de sa tête répondant au nombril de la mere: ses mains sont placées sur ses genoux, qui sont pliés, ses pieds étant approchée des fesses; de maniere qu'il se trouve tout accroupi: il reste dans cette attitude jusqu'au septieme mois, auquel temps il fait la culbute, parce que la tête devenant plus lourde, sa pesanteur l'entraîne vers le bas & en devant. Pour lors, le sommet de la tête vient peser sur l'orifice, le nez tourné vers le fondement de la mere, & les pieds sont en haut & touchent le fond de la matrice: c'est cette attitude que l'on nomme situation naturelle. Lorque l'enfant présente quelqu'aitre partie que la tête, on regarde cette situation comme contre nature, & ce n'est que par le moyen de l'Art que l'enfant peut sortir de sa prison. Cette culbute occasionne quelquefois des douleurs si vives, & qui durent assez de temps, pour faire croire à la femme qu'elle accouchera bientôt. En effet, noous pouvons nous y tromper nous-mêmes. [...] La première femme que je vis en cet état me surprit. Au huitième mois, elle sentit de vives douleurs, qui s'étoient augmentées par degrés, à ce qu'elle me dit: je trouvai l'orifice dilaté de la largeur d'un petit écu, & tout à fait éminci, & les eaux qui se portroient au devant de la tête à chaque douleur, me persuaderent que la femme accoucheroit bientôt; mais tout à coup ces douleurs cesserent, & après avoir attendu quelques temps, espérant qu'elles reviendroient, je m'avisai de toucher la femme, je ne sentis plus les eaux se former comme auparavent, & elle n'eut de vives douleurs qu'à la fin du neuvieme mois, auquel temps elle accoucha heureusement. » p.47-49


Je trouve très intéressante la lecture de ce volume, qui permet de voir l'évolution qu'il y a eu dans le domaine de l'obstétrique depuis 250 ans. Bien qu'à mon opinion personnelle les choses soient allées un peu trop loin et que selon moi, essayer de tout contrôler tout le temps grâce à la technologie n'est pas toujours mieux que de se fier à la vie et à son ''feeling'', il y a tout de même eu une évolution significative au niveau des connaissances et de la façon de traiter les parturientes, et une diminution considérable des accouchements se terminant en drames autant pour les mères que pour les bébés. Nous savons maintenant, par exemple, que de saigner un ou une patiente, peu importe la raison, est la meilleurs chose à faire pour l'affaiblir et l'achever et non pour le guérir.

Mon prochain billet sera la partie 2 de mon spécial 18ème siècle, et traitera de l'accouchement lui-même!

À la prochaine!



* Dans son livre, Madema du Coubray utilise le terme avortement pour désigner toute grossesse se terminant naturellement avant le septième mois de grossesse, un peu comme une fausse couche. Ne pas confondre avec la pratique de mettre fin volontairement à une grossesse.

Sources: 
Le Boursier Du Coudray, Angélique Marguerite, Abrégé de l'art des accouchements, Bouchard libraire, imprimeur du Roi, 1758, ré-édition de 1773, ré-imprimé en 1976 par les éditions Roger Dacosta, 185 pages. 


Leroy, Fernand, Histoires de naître, de l'enfantement primitif à l'accouchement médicalisé, Éditions DeBoeck, 2002, 456 pages. 

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Apr 12, 2012

L'épidurale, c'est pas banal!

L'épidurale, aussi connue sous le nom de péridurale est une anesthésie loco-régionale réalisée dans le bas du dos. Un produit anesthésiant, souvent mélangé à un dérivé de la morphine pénètre alors la membrane entourant la moelle épinière (espace péridural) et gèle, ou insensibilise les fibres nerveuses. Une fois le produit injecté, le bas du corps ne perçoit plus la douleur. Cette intervention est maintenant chose commune dans les salles de naissance du monde occidental. Mais à quel prix? Cette intervention n'est pas sans risque, contrairement à ce que pourraient dire certains professionnels de la santé. Réflexion sur une intervention trop banalisée.


Processus d'installation d'une épidurale

Note: Dans certains cas rares, l'épidurale est pratiquée pour des raisons médicales, que ce soit à cause de l'état de santé de la mère ou à cause de complications, ou à cause. Dans d'autres cas, une péridurale peut être nécessaire si la femme est en situation de grand stress ou si elle vit un accouchement exceptionnellement souffrant et que les alternatives n'arrivent pas à la calmer. Ce texte concerne les épidurales dites ''de confort', ou ''de routine'', qui sont réclamées par les mères ou fortement suggérées par l'équipe médicale et qui auraient pu être évitées.

En premier lieu, je ne peux pas parler de péridurale sans parler de douleur. Cette douleur de l'accouchement dont on parle avec terreur dans les médias. Il faut savoir que la douleur fait partie intégrante du processus physiologique de l'accouchement.  Celle-ci contribue, entre autres, à la sécrétion d'endorphines, hormones analgésiques qui ont un effet semblable à la morphine, mais qui sont sécrétées par le corps de la mère. En plus d'aider celle-ci à relaxer et à passer au travers du travail, les endorphines favorisent la maturation pulmonaire du foetus, aident à préparer la lactation et sont importantes pour la mise en place de l'attachement mère-enfant.
 Il y a tant à dire sur la douleur, je n'aurai plus de place pour revenir à mon sujet initial. je vous invite donc à aller lire le travail de Aurélie qui en parle un peu, et à lire l'article de Isabelle Brabant intitulé «Ne touchez pas à ma douleur» (Le lien vous emmène à la revue dans lequel l'article a été publié. L'article lui-même est à la page 9).

Même si la douleur est nécessaire au processus, ça ne veut pas dire qu'il faut rester couchée sur le dos et ne rien faire pour aider à ce que ça passe mieux. Premièrement, on peut s'y préparer pendant la grossesse de toutes sortes de façons variées, allant de la méditation au chant prénatal, en passant pas l'acupuncture. Le jour de l'accouchement, il y a plusieurs moyens beaucoup moins radicaux que l'épidurale pour aider au soulagement. Voici quelques exemples: Présence d'une accompagnante, marcher, bouger, massages, étirements, suspensions, utilisation du ballon, aller dans le bain, relaxation, etc.

Revenons maintenant à mon sujet initial. De nos jours, on (du moins beaucoup de gens) parle de la péridurale comme d'un remède-miracle qui permet d'avoir l'accouchement parfait et d'éviter de souffrir, mais ce n'est pas nécessairement la réalité.

Premièrement, il y a des risques médicaux. Pour la mère, il y a des risques liés à la toxicité du produit anesthésiant et des risques d'effets secondaires comme des nausées, vomissements, démangeaisons, rétention d'urine. Dans des cas plus graves on peut avoir des problèmes d'hypotention artérielle ayant des effets sur le coeur du bébé, et même des troubles de conscience allant jusqu'au coma, convulsions, arrêts cardiaques et circulatoires. Ces derniers sont des cas très rares certes, mais le risque est tout de même là. Il y a aussi des risques plus techniques, liés à l'insertion trop profonde de l'aiguille (1 à 2% des cas) dans la moelle épinière, qui peut causer des problèmes variés du système nerveux. Dans 5% des cas, des complications comme des fièvres et des hausses de la température maternelle sont observées. Ces hausses de températures sont dangereuses surtout pour le foetus, car une température élevée le rend plus à risque de développer une infection néonatale ou de causer des effets secondaires sur son système nerveux. Les risques d'hémorragie post-partum sont aussi plus élevés.

Pour ce qui est du foetus, il faut savoir que tout produit injecté dans le système circulatoire de la mère est susceptible de passer la barrière placentaire. Le placenta sait choisir ce qui est bon ou mauvais pour le bébé lorsqu'il s'agit d'hormones et de composés naturels comme des vitamines ou de l'oxygène, mais ne sait pas reconnaître les produits étrangers. Les substances injectées peuvent alors se retrouver en quantité non-négligeable dans le système du foetus et peuvent entraîner, entre autres, des modifications du rythme cardiaque et des problèmes respiratoires à la naissance.


Ces risques ne sont qu'un résumé rapide et condensé des risques médicaux de l'épidurale. Pour plus d'informations, je vous invite à aller lire l'étude suivante: Péridurale: choisir en connaissance de cause. Les pages 9 à 15 expliquent en détail les risques pour la santé de la mère et du bébé, ainsi que les risques de complications liés à la mère et au bébé. Ce texte-ci n'a pas pour but de détailler les risques médicaux de la péridurale. Ce qui m'intéresse, c'est surtout tout ce qui touche au système hormonal, au déroulement de l'accouchement,  au lien mère-enfant, à l'état général du bébé à la naissance, des effets sur l'allaitement, etc. 

Le fait d'avoir une épidurale dérègle aussi tout le système hormonal de l'accouchement. Lors d'un accouchement naturel, une femme sécrète de l'ocytocine, hormone qui lui permet d'avoir des contractions, qui sert d'antidouleur au bébé, et qui lui permet de tomber en amour avec lui dès qu'elle le voit pour la première fois. Il y a aussi les endorphines qui aident à supporter la douleur. Lorsqu'une épidurale est administrée, il y a très souvent injection de pitocin, ou d'ocytocine synthétique, et les hormones naturelles cesseront d'êtres sécrétées. Les contractions à l'ocytocine artificielle sont beaucoup plus fortes et violentes que les naturelles. De plus, la fonction d'antidouleur pour le bébé n'est pas remplie avec le produit artificiel. Donc, lorsqu'il y a épidurale et pitocin, la mère ne sent pas ses contractions, mais le bébé, lui les sent toutes, aussi violentes soient-elles, et ne reçoit pas l'antidouleur naturel qui lui aurait été destiné, et à la place reçoit un cocktail de produits morphiniques et de composés chimiques.

De plus, la croyance que l'épidurale accélère le travail et facilite la sortie du bébé n'est vraie que pour des cas particuliers. Certaines femmes très stressées ont vu leur accouchement facilité par l'épidurale, car toute leur résistance et leurs tensions n'étant plus là, elles ont été capables de laisser leur col s'ouvrir. En général, l'épidurale risque de ralentir le travail considérablement. C'est la raison pourquoi on ne peut jamais la recevoir lorsque le col de l'utérus est à moins de 4 cm, elle peut carrément faire cesser le travail. C'est aussi pourquoi l'épidurale est presque toujours accompagnée de pitocin, pour faire continuer les contractions. Ensuite, dans les cas ou c'est une épidurale classique (il en existe des mobiles qui permettent de marcher et où la femme a un peu plus de sensations), la parturiente doit rester collée au lit, couchée sur le dos et ne peut pas vraiment bouger pour aider le bébé à descendre, tout le bas de son corps étant gelé et insensibilisé, paralysé. Certaines femmes arrivent tout de même à se mobiliser un peu dans leur lit avec de l'aide, mais cela dépend de l'équipe et des gens qui s'occupent d'elle.

Puis, il y a la poussée. Lors d'un accouchement naturel où on laisse les choses suivre leurs cours, il y a ce qu'on appelle la poussée physiologique qui vient. La mère sent alors des contractions différentes qui ont pour but d'éjecter le bébé de façon efficace, et elle même ressent le besoin de pousser. Lorsque la mère est sous épidurale, elle doit se faire dire par le personnel médical quand il est temps de pousser, et ses poussées ne sont pas naturelles et beaucoup moins efficaces. Elle doit alors pousser plus fort (et souvent plus longtemps) et se faire guider, car elle ne sent rien, ou a des sensations mais ne sait pas trop de quoi il s'agit. Souvent, une délivrance assistée de forceps ou de la ventouse devient nécessaire parce que les poussées ne sont pas assez efficaces.

Ensuite, il y a l'arrivée du bébé. Une fois qu'il est né, ce n'est pas nécessairement la fin. Le fait d'avoir reçu tout ce cocktail de produit chimiques tout au long du travail peut avoir des impacts sur l'état du bébé lorsqu'il naît. Il peut être amorphe, endormi, somnolent. Cet état de somnolence peut entraver les premiers contacts avec la mère, et peut aussi poser des problèmes par rapport à l'allaitement. Certains bébés n'arrivent même pas à prendre le sein et à téter correctement. De plus, lorsqu'un accouchement se déroule naturellement, la femme  aura un pic d'ocytocine au moment de la naissance de son bébé, qui contribue grandement au tissage du lien mère-enfant. Ce moment si important se produit beaucoup moins bien si la femme s'est vue administrer plein d'hormones de synthèses tout au long de son accouchement.

Il y a tant à dire sur les effets et les risques de l'épidurale. Je suis aussi très consciente qu'il y a des accouchements où la vie du bébé ou de la mère est en danger, et que pour des raisons médicales, une épidurale ou bien des médicaments divers doivent être administrés. Mon point ici est de sensibiliser aux effets possibles et non-négligeables de cette intervention trop prise à la légère. Il y a tant d'accouchements qui auraient pu se passer très bien de façon naturelle, mais à cause de l'épidurale sont devenus une cascade d'interventions pour finir en épisiotomies, forceps, ou même en césariennes.

Je ne veux pas juger les femmes qui ont fait ce choix, ou qui y pensent. Mon texte n'est pas non plus un manifeste anti-épidurale: je tiens simplement à démystifier cette pratique... Informer, sensibiliser, pour que les femmes qui décident tout de même d'opter pour l'épidurale en fin de compte, le fassent en connaissance de cause et non dans l'ignorance.

Recommandations de l'OMS pour les soins liés un accouchement normal (en anglais) les pages 15 et 16 concernent l'épidurale.

Voici un texte en anglais tiré de la revue Midwifery Today sur l'épidurale. C'est très anti-épidurale, mais les statistiques et les arguments sont bien étoffés. Je vous préviens par contre que c'est assez moralisateur comme article: http://www.midwiferytoday.com/articles/epiduraltrip.asp

À la prochaine!

P.S. Merci à Isabelle Challut pour ses conseils!

Les photos viennenet de Google

Apr 5, 2012

L'accompagnante à la naissance ou la gardienne de l'instinct maternel

Je vous présente quelques  extraits du travail de recherche d’Aurélie Alaume présenté dans le cadre de la formation d’accompagnante à la naissance du Centre Pleine Lune. Elle définit très bien le rôle d'une doula (accompagnante) versus les besoins des femmes qui enfantent. Ce texte est aussi disponible sur le blog du Centre Pleine Lune.


Dans notre société dénaturée où le mental a toute la place et où le scientifiquement prouvé est gage de sécurité, de crédibilité et d’infaillibilité, peu ou pas de place est donnée à l’intuition, l’instinct, le je le sais, mais je ne sais pas pourquoi, ni comment.
À l’ère des spécialistes en tout et n’importe quoi, l’individu commence à avoir l’impression qu’il ne peut pas tout savoir (ce qui est juste), mais finit par penser qu’il ne sait rien puisqu’il n’a pas étudié tel ou tel sujet.
Or, si l’humanité en est aujourd’hui là où elle en est, c’est bien que l’être humain a composé pendant longtemps avec le savoir empirique et en faisant confiance à son intuition.
J’ajouterai même qu’aujourd’hui avec toutes les connaissances que l’on a, notamment sur le rôle des hormones dans notre vie, on devrait justement redonner à la nature (notre chimie, dans le cas des hormones) sa juste place.

Que l’on se penche sur le cocktail d’hormones sécrétées pendant l’accouchement (jusqu’à l’expulsion du placenta) et l’allaitement, ou bien sur les besoins de la femme qui accouche, sur ceux du nouveau-né et du bébé, il apparaît évident que les discours ambiants et les gestes préconisés dans notre société industrialisée vont, pour la plupart, à l’encontre de ces besoins, voire empêchent des processus millénaires d’avoir lieu. Faut-il préciser que ces processus concernent la survie de l’espèce humaine ?

Et alors, c’est là qu’arrive l’accompagnante à la naissance, ou doula, et le rôle important qu’elle a à jouer, selon moi, dans ce paysage des naissances industrialisées, instrumentalisées. De même, je suis consciente que certaines naissances (et donc des familles) profitent des avancées technologiques médicales et ne finissent pas en drame, mais je parlerai ici des grossesses dites « normales ».

Les besoins de la femme qui accouche[1]
Deux choses sont importantes, l’une autant que l’autre, car, comme nous allons le voir, elles sont intimement reliées. La femme qui accouche a besoin de se sentir en sécurité, ce qui lui permet de sécréter les hormones nécessaires à son corps pour qu’il puisse donner naissance à son enfant, de façon physiologique. Ces deux conditions sont interreliées, car si la femme ne se sent pas en sécurité, elle ne pourra sécréter l’ocytocine, hormone impliquée dans toutes les facettes de l’amour [2] et qui commande les contractions (et tous les réflexes d’éjection : lait, sperme, bébé, etc. du « mammifère humain »).
Comme l’explique Isabelle Brabant[3] cette sensation de sécurité prend sa source d’abord dans la confiance. Confiance en notre corps, en sa capacité à mener à bien son travail, confiance en notre pouvoir de sentir, de questionner, de comprendre. Mais attention : confiance ne veut pas dire une croyance aveugle que rien ne peut nous arriver, que le corps est tout-puissant, que tout ira bien sans qu’on imagine même une autre éventualité. C’est plutôt un sentiment qui fait qu’on se fie à soi-même, à ses forces, à l’intérieur de ses limites. (…) La vraie sécurité découle de notre responsabilité et de notre autonomie. Toujours est-il que le sentiment de sécurité est la condition sine qua non à la libération des hormones nécessaires au bon déroulement d’un accouchement, en plus de tomber sous le sens : comment vivre un moment de vie si intense si l’on ne se sent pas en sécurité, en confiance (ce qui ne veut pas dire, comme l’exprime Isabelle Brabant, une confiance aveugle : en son corps, en la nature ou en l’équipe médicale présente ; mais bien une confiance informée, réaliste) ?
De façon plus anatomique, la femme qui accouche a besoin d’une grande liberté de mouvement afin de trouver les positions qui aideront la descente du bébé et la diminution de la douleur. Qui d’autre que la femme elle-même peut mieux savoir quelle position aide à tel moment et quelle autre l’instant d’après quand le bébé a progressé ?

Toute cette information, très mesurable et logique devrait être la base des connaissances transmises aux couples lors des cours prénataux. En effet, elle les outille, les rend acteurs de leur accouchement et leur permet de pouvoir, de façon logique, poser des gestes qui n’entraveront pas la progression du travail (quand on sait qu’être couchée sur le dos, les pieds dans les étriers, est la pire des positions pour la poussée - et ne peut qu’accentuer les risques de déchirure, on est en mesure de chercher autre chose de mieux adapté et moins souffrant). Le père a ainsi accès à une connaissance concrète des processus en marche pendant ce moment si important et lui confère un pouvoir d’action non négligeable et qui ne pourra, s’il souhaite participer, que rassurer la parturiente et ainsi, renforcer le sentiment de sécurité si important au bon déroulement des choses.

La douleur de l’accouchement
Prenons un exemple concret : si je n’avais pas mal quand ma main touche l’intérieur du four brûlant, je ne la retirerais pas immédiatement et me brûlerais à un degré sûrement bien plus important. Là, tout le monde est d’accord ! Et bien, pour l’accouchement, c’est la même chose, la douleur est nécessaire. Elle permet de signaler à la mère : cherche autre chose, bouge, cherche une position plus confortable parce que là, ça ne passe pas. Comme le dit clairement Verena Schmidt dans son Essai sur la douleur, la douleur guide, transforme, conduit à l’ouverture et à l’adaptation, je préciserai que ces paroles concernent l’accouchement, mais elles parlent également de ce que c’est que devenir mère (et on redevient mère à chaque naissance, chaque enfant étant différent, il nous demandera une ouverture et des changements qui lui seront adaptés).

La douleur est donc nécessaire pour que le passage de la vie d’avant à celle qui s’en vient se fasse en conscience, clairement et sans possibilité de retour en arrière. Elle est une épreuve à passer avec succès pour conforter la maman dans son nouveau rôle. Si elle est capable de passer au travers de cette épreuve, donc, elle sera capable d’être mère. Si je fais un parallèle, une mère qui n’a pas pu enfanter (ce qu’on fait tellement de femmes avant elle, elle ne peut le nier) pourrait remettre en question sa capacité à être mère, ce qui la pousserait à s’en remettre à tous les spécialistes de tous les domaines concernant l’éducation, la santé, les loisirs, etc. de ses enfants. D’où une forme de démission possible de son rôle de mère, vu « l’échec » de la première épreuve[4].
(…) Souvent la douleur exprime l’angoisse. D’ailleurs, on entend régulièrement des femmes dire quand elles accouchent : « J’ai mal » et ensuite, « Au fond, j’avais plus peur que mal »[5].
L’angoisse de se séparer de l’enfant, l’angoisse de devenir mère, l’angoisse de ne pas être à la hauteur, l’angoisse de revivre sa propre naissance, etc. Et comme il n’existe pas de piqûre pour calmer ces angoisses, on transpose le problème sur la douleur physique que l’on peut étouffer en claironnant haut et fort avoir réglé le problème.
Et puis, il ne faut pas croire que la nature n’a pas pensé les choses intelligemment, les endorphines entrent en jeu si la mère est dans les bonnes conditions pour leur permettre d’agir. Ce que font les endorphines, ce n’est pas seulement de diminuer la perception de la douleur, mais aussi de produire, dans la seconde phase de la dilatation, un état altéré de conscience ou état hypnoïde[6]. On parlait souvent, pendant la formation d’accompagnante, de la bulle dans laquelle la femme en train d’accoucher se rend lorsqu’elle le peut (si elle n’est pas dérangée, notamment par le langage). Cette bulle permet à la parturiente de sortir de son mental et rend ainsi possible cet abandon du Moi, de ses propres limites, la menant à la dilatation complète, à l’ouverture totale, la rendant capable de se séparer de son enfant pour pouvoir l’accueillir dans la joie.

Parce que l’ocytocine chimique injectée à la mère pour déclencher des contractions ou relancer un travail qui s’est arrêté ne permet plus à l’hypophyse de sécréter ses propres hormones, ces interventions médicamenteuses sabotent le processus de naissance lui-même, quand on l’envisage tel que l’on vient de le présenter, de façon physiologique

Finalement, il apparaît clair que la nature a tout prévu pour que l’événement de la naissance soit un passage qui se fasse, malgré une douleur nécessaire, sous les meilleurs augures possible : certaines femmes ont même un orgasme à la naissance de leur enfant !

La place de l’accompagnante
À l’hôpital, l’équipe médicale n’est pas là tout le long du processus et change selon les quarts de travail et il est rare que l’on connaisse le médecin qui sera là pour la naissance. Tous ces facteurs concourent à une quasi-impossibilité de nouer ce lien de confiance permettant au sentiment de sécurité de s’installer durablement pendant le temps passé à l’hôpital pour la femme qui accouche.

C’est donc là qu’entre en scène la doula !
En effet, une doula rencontre le couple à plusieurs reprises avant l’accouchement et est donc au fait du déroulement de la grossesse pour la mère, le bébé et le papa, que ce soit d’un point de vue physique ou sur un plan plus émotif. Ensuite, elle est présente des débuts du travail à l’hôpital (et même bien avant au téléphone, au moins) jusqu’à l’arrivée du bébé ; et elle s’assure même que l’allaitement (si c’est la volonté des parents) se passe bien et que les parents ne sont pas inquiets et se sentent prêts à ce qu’elle les laisse à l’hôpital. Elle passera ensuite chez eux quand ils seront rentrés, pour une visite postnatale, et leur prodiguera des conseils avisés sur le comment de leur nouvelle vie de parents. En plus d’une écoute constante des questionnements et autres angoisses des futurs parents, elle les informe et leur fait se poser des questions afin qu’ils se préparent au mieux à la naissance et la vie avec leur bébé.
Mais à la lumière de ce que j’ai lu, de ce que je viens de présenter, rapidement soit, dans ces quelques pages, ce que j’aimerais partager ici c’est une belle découverte/prise de conscience que j’ai faite et qui vient comme synthétiser ce que me semble être le rôle de l’accompagnante, la place qu’elle doit occuper : elle doit permettre à l’instinct maternel de la mère de s’exprimer, en être la gardienne en quelque sorte. Ça a l’air simple dit comme ça, mais il me semble que dans notre société où seuls le mental, le rationnel et la performance sont valorisés, peu de place, voire pas du tout, est laissée à l’instinct, ce savoir profondément enfoui et parfois timide, qui est la somme de toutes les expériences vécues par l’espèce humaine depuis qu’elle existe. Et l’instinct, cela inclut : laisser la possibilité aux hormones justes et adéquates à la situation d’être secrétées, mais c’est aussi donner tout l’espace à la mère qui accouche d’exprimer ce qu’elle vit et de trouver ses solutions à elle, dans les différents moments du travail. Oui, la doula a un savoir et une connaissance du milieu médical que n’ont bien souvent pas les parents, mais, c’est la mère qui accouche et c’est elle qui sait le mieux ce dont elle a besoin, envie et ce qui leur convient à elle et son bébé. Alors, place à la mère qui accouche, elle sait. À nous de la rassurer si besoin est, mais personne n’accouche à sa place !

Pour résumer, la Charte de la doula, selon moi, ce serait être:
- Une personne-ressource qui est présente pendant la grossesse et tout le long de l'accouchement.
- Un lien de confiance pour la mère et le père (ou tout autre personne présente) dans un environnement qui peut être intimidant (l'hôpital) pendant l'accouchement.
- Un pont entre eux, l'intimité et l'extérieur, le personnel de l'hôpital.
- Une présence qui, lors des moments plus intenses, rappelle à la mère ses valeurs et le pouvoir qu'elle a tout en restant à l’écoute, empathique.
- Une femme qui connaît les parents, leurs valeurs, leurs besoins, leurs envies et leurs préoccupations et qui, sans les juger, va les accompagner sur ce chemin, tout le long, avec respect et douceur.

Conclusion           
Parce que si je suis convaincue que le bébé a des besoins et ne fait pas des caprices pour le plaisir de déranger ses parents, je ne peux nier que la femme enceinte en a également et que ce qu’elle exprime pendant sa grossesse, son accouchement et après la naissance, ce ne sont pas des nécessairement caprices, mais bien des besoins spécifiques à sa condition du moment. Une seule certitude reste entre l’avant toutes ces connaissances que j’ai emmagasinées et le maintenant : la femme est faite pour accoucher et allaiter, elle a ce pouvoir là, en elle. Ce dont j’ai pris conscience, c’est que le contexte dans lequel on vit ces moments ne facilite pas, voire qui met un obstacle entre l’être humain et ce pour quoi il est programmé par sa nature, son instinct. Alors, devient importante l’information (anatomique, factuelle et théorique) pour que les parents se préparent en conscience à l’accouchement qui leur ressemble.

Avoir dégagé ce rôle de gardienne de l’instinct maternel pour la doula va me servir dans ma future pratique, cela me permettra de toujours « me surveiller » et rester à ma place : à l’écoute, disponible, proche, mais laissant la place au couple et à la mère de vivre leur moment tel qu’ils « doivent » le vivre et non comme je pense que cela doit se passer. Belle leçon d’humilité !

La bibliographie et les références sont disponibles dans la recherche complète d’Aurélie.

Je vous rappelle que cet article est une version abrégée de la recherche d’Aurélie. Si vous souhaitez lire son travail en entier, vous pouvez lui demander à l’adresse suivante : aurelie.alaume@gmail.com
Elle a également ouvert une page sur Facebook : www.facebook.com/DoulaLaurentides
Voici l’adresse de son blog : http://doulalaurentides.wordpress.com/



1 Sans nécessairement en citer des passages, les ouvrages de Michel Odent sont les principales sources d’information de cette partie, ainsi que l’enseignement d’Isabelle Challut pendant la formation et son article dans l’ouvrage collectif Devenir soi.
[2] Isabelle Challut, Devenir soi- La naissance au cœur de notre vie, p. 105
3 Une naissance heureuse, p. 58

5 Et un peu plus loin : L’angoisse peut rester très forte sous péridurale. Cela étonne beaucoup les sages-femmes qui pensaient que la péridurale résoudrait ce problème. Brigitte Dohmen, Trois fées pour un plaidoyer, p. 140- 141


À la prochaine!